La question des « bienfaits » de la médecine tibétaine sur la santé appelle d’emblé une clarification : Sowa Rigpa ne raisonne pas en terme de bénéfices isolés, sur des symptômes, mais en terme de restauration/maintien d’un équilibre dynamique entre les trois principes vitaux (nyespa), équilibre en constant mouvement, en adaptation incessante entre ses univers interne et externe, et selon une logique systémique étrangère à la catégorisation médicale moderne (biomédecine). Poser la question de ces bienfaits sur la santé est donc légitime, à condition de ne pas réduire ses effets à une liste de propriétés thérapeutiques décorrélées de leur cadre doctrinal.
Je tiens enfin à rappeler que cet article fait partie d’une petite série « d’ouverture », destinée au public néophyte sur le sujet, qui ne se veut aucunement un approfondissement de tel ou tel thème, qui devront être, un à un, traité dans des articles distincts, complets et approfondis.
Une approche globale
Le premier « bienfait » de la médecine tibétaine est structurel : elle ne traite pas une pathologie isolée, mais la constitution globale du patient (rang bzhin, « nature inhérente »), son état de déséquilibre actuel, et les causes profondes _y compris comportementales et émotionnelles_ qui l’ont produit. Du fait de l’agencement spécifique à chacune et chacun des cinq éléments, chaque individu possède une physionomie spécifique dès la naissance (rang bzhin).
Cette approche présente plusieurs avantages cliniques documentés dans la littérature en médecine intégrative :
- Individualisation du traitement : deux patients présentant le même diagnostic biomédical (hypertension, insomnie chronique, TDAH, fibromyalgie, etc) pourrons recevoir des protocoles entièrement différents selon leur rang bzhin, leur nespa dominant, leur âge, la saison et le climat de vie, leur environnement direct. Cette personnalisation fine est aujourd’hui reconnue comme un facteur de pertinence thérapeutique par les recherches biomédicale.
- Prise en compte de l’axe psychosomatique : Sowa Rigpa postule une continuité entre mentaux et processus psychologiques, non pas métaphoriquement, mais bien comme dynamique corps-esprit-énergie/fonction. Le rLung, principe vital du mouvement, est à la fois régulateur nerveux et émotionnel ; ses perturbations sont aujourd’hui mises en parallèle avec les dysfonctions du système autonome dans les états anxieux et trouble de stress chronique. Il est évidemment bien plus que cela en médecine tibétaine, et nous l’approfondirons dans un article annexe.
- Intégration du mode de vie : la diététique et les recommandations comportementales (spyod lam) constituent la première ligne de traitement _avant tout autre recours, pharmacologique, thérapies externes, etc. Cette hiérarchie thérapeutique converge avec les recommandations actuelles de l’OMS sur la promotion de la santé.
Domaines thérapeutiques : ce que dit la tradition
La pratique clinique Sowa Rigpa codifiée dans le Gyushi est ses commentaires (Vaidûrya sNgon po et autres), identifie plusieurs domaines d’efficacité reconnus par les siècles de pratiques :
Troubles digestifs et métaboliques
Les déséquilibres de mKhris pa (principe d’énergie, thermique) sont associés aux affections digestives, hépatiques et métaboliques. Les formules tibétaines à base de Phyllanthus emblica (skyu ru ra), Terminalia chebula (a ru ra), Terminalia bellerica (ba ru ra) _aussi appelés TRIPHALA, la triade des Myrobolans (‘bras bu gsum)_ font partie des prescriptions les plus anciennes et les plus étudiées pour leurs propriétés digestives, hépatoprotectrices et antioxydantes.
Troubles neurologiques et psycho-émotionnels
Le déséquilibre du rLung produit par exemple ce que la tradition nomme srog rLung (le rLung dans le Coeur) : un tableau clinique associant anxiété, insomnie, pensées agitées, douleurs erratiques et sensation de vide thoracique ; que certains cliniciens occidentaux rapprochent du syndrome d’épuisement professionnel ou des troubles anxieux généralisés. Les formules à base d’agaru (Aquilaria agallocha), de spang spos (Nardostachys jatamansi), et de dza ti (la noix de muscade), sont traditionnellement indiquées, aux côtés d’une multitudes d’autres substances médicinales, avec des effets sédatifs et adaptogènes documentés pharmacologiquement pour plusieurs de ces plantes.
Pathologies articulaires et rhumatismes
Les bains médicinaux aux plantes (lums), associant par exemples les cinq lnga sbyor en infusion profonde, sont parmi les thérapies tibétaines les mieux documentées cliniquement pour les douleurs articulaires, les contractures musculaires, certaines formes de polyarthrites, et de problèmes de peau. Le Men Tsee Khang de Dharamsala a publié un certains nombre de protocoles standardisés utilisés ses cliniques d’Inde et d’ailleurs.
Régulation immunitaire et maladies chroniques
La formule Agar 35 composée de 35 ingrédients est prescrite dans les états d’épuisement chronique, les troubles cardiaques fonctionnelles et les affections auto-immunes. Elle figure parmi les formules tibétaines les plus étudiées en pharmacologie moderne expérimentale (cf laboratoire PADMA).
Ce que la recherche scientifique en dit
La recherche moderne sur Sowa Rigpa s’est considérablement structurée depuis les années 2000. Elle produit des résultats significatifs bien qu’hétérogènes quant à la méthodologie. Les prérogatives du Dalaï Lama, dès la création du Men Tsee Khang de Dharamsala, étaient par ailleurs de mettre en œuvre une dynamique d’ouverture et de synergie entre la science contemporaine et la science médicale tibétaine.
Des résultats probants
Padma 28 – une formule dérivée d’une composition tibétaine (très proche de la formule d’origine et de sa forme galénique), commercialisée en Europe comme complément alimentaire – est la plus étudiée des formule d’inspiration tibétaine. Plusieurs essais cliniques randomisés ont montré une amélioration significative de la circulation périphérique dans les artériopathies oblitérantes des membres inférieurs (cf à ce propos Staudinger, Drabaek et al.). Son activité anti-inflammatoire in vitro et in vivo est documentée dans de multiples études. Vous pouvez pour cela vous rapprocher du laboratoire Padma, en Suisse.
Tibetan herbal formula (Se ‘bru et apparentées) : des études publiées dans Journal of Ethnopharmacology documentent des activités antimicrobiennes, antivirales et antioxydantes sur plusieurs composants pharmacologiquement actifs de cette pharmacopée tibétaine traditionnelle.
Bains médicinaux (lums) : une étude contrôlée et conduite par Tidwell et d’autres dans le Journal of Integrative Medicine sur des patients souffrant de lombalgie chronique a montré une réduction significative de la douleur ainsi qu’une amélioration de la mobilité après huit séances de bain aux cinq plantes, avec des résultats supérieurs au groupe contrôle (à 12 semaines).
Des résultats préliminaires prometteurs
Des recherches précliniques (cellulaire et animaux) identifient des activités neuroprotectrices, adaptogènes et immunomodulatrices dans plusieurs formules tibétaines contenant par exemple Rhodolia rosea (so lo ma ra tog), Withania somnifera et diverses espèces d’Orobanchaceae himalayennes. Des essais cliniques plus avancés sont donc désormais justifiés et en œuvre dans plusieurs laboratoires.
Il semble essentiel, du moins intéressant, de préciser à nouveau que toutes ces études sont intéressantes dans le cadre épistémologique moderne, afin d’intégrer des éléments de médecine traditionnelle dans les thérapies modernes actuelles. La médecine tibétaine n’utilisant pas les mêmes paradigmes, ses méthodes d’analyse, rigoureuses et systématiques par ailleurs, sont évidemment différentes et elles sont adaptées à un système auto-suffisant, mais ouvert et évolutif. Pour la médecine moderne cependant, des études plus poussées devront venir valider les précédentes, entre autres par des essais prenant en compte davantage d’individus, la création de placebo crédibles pour des phénomènes extrêmement complexes comme la pulsologie, et une standardisation plus adaptée pour la reproductibilité des formule complexe tibétaine (à plusieurs substances, face à l’utilisation en pharmacologie moderne de molécule unique). L’étude des formules tibétaines est très compliqués à intégrer dans l’étude scientifique moderne du fait des nombreuses substances qui les composent, et du fait aussi que jusqu’à ce jour, le paradigme médical moderne n’intègre que peu l’idée de synergie traditionnelle. A quoi s’ajoute le fait que selon la médecine tibétaine, les substances médicinales fonctionnent par saveurs et par potentiels (càd par des dynamiques), et non du fait de molécules et composés (càd par des chimies mécaniques).
Prévention et médecine de terrain : un atout méconnu
L’un des domaines où Sowa Rigpa présente une cohérence et une pertinence remarquable est la médecine préventive (nad srung), où la tradition distingue avec finesse :
- La médecine saisonnière : chaque saison appelle des ajustements diététiques et comportementaux précis, codifiés dans le troisième tantra du Gyushi (Man ngag rgyud). Ces recommandations, comme réduire les aliments lourds en été, favoriser les aliments toniques en hiver, moduler l’activité physique selon les variations du rLung saisonnier, etc, (chaque aliment, chaque méthode de préparation y est décrit avec précision), présentent une logique circadienne et chronobiologique que la recherche occidentale explore indépendamment depuis quelques décennies.
- La détéction précoce des déséquilibres : la pulsologie et l’uroscopie tibétaines permettent, par des praticiens expérimentés, de détecter des dysfonctionnements organiques avant l’apparition de symptômes manifestes. Cette dimension préventive, difficile à valider par les protocoles standards actuels, est néanmoins cohérente par exemple avec la logique des biomarqueurs précoces que la médecine prédictive développe actuellement.
- La gestion des états de transition : de la ménopose au vieillissement, en passant par l’adolescence et par la convalescence post-maladie, sont des étapes, des terrains, où la médecine tibétaine a développé des protocoles spécifiques reconnus par les communautés tibétaines et diaspora pour leur efficacité pratique, même si les preuves cliniques formelles restent limitées en terme de science moderne.
Synergies avec la médecine conventionnelle : vers une approche intégrative
Un point crucial, souvent mal compris : en Occident, la médecine tibétaine ne se pose pas en alternative à la biomédecine. Elle se propose comme complémentaire selon des modalités précises. Les praticiens du Men Tsee Khang eux-mêmes orientent leurs patients vers la médecine conventionnelle pour certaines pathologies aigües (certaines infections, cancers nécessitants une intervention rapide, urgences chirurgicales), tandis que les médecins et hôpitaux conventionnels font souvent de même en Inde et aujourd’hui dans d’autres pays, jusqu’en Europe, pour des sujets tels que les gestion des états chroniques (troubles articulaire, gynécologiques, neurologiques, psychiatriques, etc), effets secondaires des traitements conventionnels (comme en support oncologique notamment pendant et post chimiothérapie, troubles digestifs, etc), le rétablissement « post-aigu » (où la médecine tibétaine excelle dans les phase de reconstruction physiologique et énergétique, fonctionnelle, qui suive nombre de pathologies sévères (et traitements lourds).
Cette complémentarité est reconnue dans la stratégiede l’OMS vers les médecines conventionnelles, qui préconise l’intégration plus systématique des médecine traditionnelles, notamment Zhong Yi, Ayurvéda et Sowa Rigpa, dans les systèmes de santé nationaux, non leur substitution aux soins conventionnels.
En résumé
Bien que cet article ne soit encore une fois qu’un ébauche destinée à satisfaire un curiosité générale, il a le mérite d’ouvrir tout une série d’autres écrits à venir sur le sujet de la médecine tibétaine. Les bienfaits de cette médecine du Toit du Monde sur la santé opèrent à plusieurs niveaux distincts, mais interdépendants :
- Systémique : une approche global de la constitution et du terrain qui prévient autant qu’elle ne traite.
- Pharmacologique : une pharmacopée riche, dont une partie est aujourd’hui validée cliniquement et parfois même scientifiquement par la recherche contemporaine, principalement dans les troubles cardiovasculaire, digestif et neurologique.
- Préventif : des protocoles saisonniers et constitutionnels cohérents avec les avancées de la chronobiologie par exemple, et de la médecine de précision.
- Intégratif : une complémentarité réelle avec la biomédecine, notamment dans la gestion du stress, des maladies chroniques de diverses sortes, de la convalescence.
- Ces bienfaits sont réels, mais ils demeurent bien-sûr conditionnés à une pratique qualifiée, à une évaluation individuelle rigoureuse, ainsi qu’à l’honnêteté intellectuelle qui consiste à ne pas mélanger les rôles propres à chacun, les paradigmes propres à chaque systèmes scientifiques, et à l’humilité qui sait qu’aucune médecine à travers le monde et les âges n’a jamais tout traité, tout guérit, tout éliminé des troubles qui les constituent (Mondes et Âges).
Je vous invite bien sûr à élargir vos recherches en consultant des articles et ouvrages tels que ceux qui m’ont aidé dans mes formations et écrits divers, dont ceux des Dr Amchi Donden, Choedrak, Bista, Nyima, Chenagstang et autres, de Gerke B., Tidwell L., Staudinger H., et bien d’autres. Certaines vidéo existent telles que La médecine tibétaine, l’art de guérir – GEO Reportage -ARTE ; La santé autrement – La mdédecine tibétaine à la confluence des traditions médicales – conférence du Musée Guimet extrait de « Médecines d’Asie, L’art de l’équilibre » avec Fernand MEYER.
Article rédigé dans une perspective d’ethnomédecine. Les informations présentées ne constituent pas un conseil médical ou thérapeutique quelconque. Toute démarche thérapeutique doit être conduite avec un Amchi qualifié.
Crédit photo : Raimond Klavinssur / Unsplash
