La médecine tibétaine, connue sous le nom de Sowa Rigpa (གསོ་བ་རིག་པ།), littéralement « Science de la Guérison », qui peut aussi être comprit comme « Nourriture de la Conscience », est l’un des systèmes médicaux traditionnels les plus complets et les mieux documentés à l’heure actuelle. Née sur le Toit du Monde, elle traverse quinze siècles de pratique ininterrompue et fait aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance internationales croissante – l’UNESCO l’ayant inscrite au patrimoine mondial culturel immatériel.
Mais que recouvre exactement ce terme ? Quels en sont les fondements, les méthodes diagnostiques, les thérapies ? Et que dit la recherche scientifique contemporaine ? Dans cet article succinct, je tacherai d’aborder les point essentiels. Chacun d’eux, au fil du temps, sera repris de façon bien plus précise, complète et systématique dans d’autres articles.
Origines : un carrefour de civilisations médicales
La médecine tibétaine ne naît pas ex nihilo, elle se construit à travers les siècles, et principalement entre le VIIe et le XIIe siècle à confluence de plusieurs grandes traditions médicales d’Asie :
- La médecine indienne (Ayurveda), transmise notamment via des traités sanskrits traduits au Tibet sous le règne de Songtsen Gampo (617-650).
- Le médecine chinoise (Zong Yi), apportée en partie par l’épouse chinoise du même roi, puis intégrée surtout dans la pharmacopée et la moxibustion, après ré étude des classifications et des techniques.
- La médecine iranienne et gréco-arabe (Yunani), présente dans les délégations médicales invitées à la cour tibétaine lors du célèbre concile médical de Samye vers 762-763 sous l’éminent Trisong Detsen.
- Les traditions médicales autoctones, locales, des hauts plateaux tibétains et des plaines mongoles, incluant des pratiques préexistantes du Bön (cf. Bum Shi).
Cette syntèse multiculturelle culmine avec la rédaction du Gyushi (rGyud bzhi), les « Quatre Tantra », texte canonique fondateur de Sowa Rigpa telle que pratiquée aujourd’hui, et attribué à Yuthok Yönten Gönpo le Jeune (XIIe s.). Le Gyushi reste à ce jour la référence doctrinale centrale pour tout praticien formé selon la tradition (qui doit entre autre l’apprendre par cœur), bien que de très nombreux commentaires et textes complémentaires, études modernes et recherches spécifiques continuent depuis lors d’enrichir cette science médicale en constante évolution.
Bien que succinct, cet article se veut cependant rigoureux quant à la présentation de Sowa Rigpa, aussi, notons que l’attribution historique du Gyushi fait l’objet de débats académiques (cf. Parfionovitch, Dorje & Meyer dans Tibetan Medical Paintings, 1992). Une partie du texte est présentée dans la tradition comme une révélation du Bouddha Sangye Menla (aspect éveillé de la Médecine), ce qui lui confère un statut de évidemment particulier pour tout praticien.
Les fondements doctrinaux : cosmologie, physiologie et pathologie
La médecine tibétaine repose sur une vision du vivant radicalement différente de la biomédecine occidentale, sans pour autant lui être inférieure en cohérence et en analyse.
Les trois Nyespa, principes vitaux fondamentaux
Le corps est traversé par trois principes dynamiques dits nyespa. Souvent mal traduit par « humeurs », terme très probablement emprunté à la médecine grecque, il semble plus judicieux pour une compréhension correcte et complète des concepts de la médecine tibétaine d’en garder le terme tibétain, ou bien d’utiliser une traduction telle que « principes dynamique », plus proche du sens général bien qu’encore limité.
- rLung (prononcé lou-n-g) : principe du mouvement, assimilable très approximativement au prana indien ou au chi chinois. Il régit la respiration, la circulation nerveuse, la pensée, le mouvement, l’anabolisme.
- mKhrispa (prononcé tripa) : principe thermique et transformatif, gouvernant la digestion, la vision et la chaleur corporelle, le métabolisme.
- Badkan (prononcé békèn) : principe de cohésion et d’humidification, lié à la stabilité structurelle, au sommeil, liquides organiques, au catabolisme.
Les trois nyespa ne sont ni des organes, ni des substances, ce sont des fonctions dynamiques dont l’équilibre produit la santé, et le déséquilibre la maladie. Leurs correspondances avec les trois dosha ayurvédiques (vâta, pitta, kapha) sont réelles bien que non superposables, confusion fréquente qu’il convient d’éviter puisque la médecine tibétaine a, à travers les siècle, intégrée de nombreuses notions d’autres médecines mais qu’elle a remodelée dans un système propre et cohérent.
Cinq éléments et sept constituants
La physiologie tibétaine articule également cinq éléments (‘byung ba lnga : Espace, Air, Feu, Eau, Terre), et sept constituants corporelles (lus zungs bdun) _des nutriments digestifs à la moelle osseuse en passant par le sang et les graisses_ formant ainsi une chaîne de transformation métabolique continue.
Les trois causes profondes de la maladie
Dans la doctrine tibétaine, toute maladie trouve son origine utlime dans les trois poisons mentaux (dug gsum) que sont : l’ignorance (gti mug), le désir-attachement (‘dod chags), la colère-aversion (zhe sdang). Ce n’est pas un énoncé métaphorique mais bien une position étiologique rigoureuse, inscrite dans une cosmologie bouddhique où le mental est ontologiquement premier. De grandes universités (comme celle de Nalanda) et de grands penseurs (tel Nagarjuna ou Chandrakiti) ont développé ce système philosophique et psychologique à travers les siècle grâce à une science analytique complète et systématique du monde phénoménal, extérieur intérieur et secret.
Diagnostic : une clinique multisensorielle
Le médecin tibétain (Amchi ou Menpa) dispose d’un arsenal diagnostique fondé sur trois modes d’investigation principaux :
1 – La prise de pouls (rtsa)
La pulsologie tibétaine est l’une des plus sophistiquée du monde. Elle distingue onze types de base et plusieurs dizaines de qualités pulsatiles, chaque position des trois doigts sur chaque poignet correspondant à un organe-viscère spécifique. Elle requiert de nombreuses années de formation et de méditation, de pratique et d’analyse, et se pratique idéalement à l’aube, avant que le patient n’ait mangé ni commencé d’activité sérieuse.
2 – L’examen des urines (chu lta)
L’analyse de la première urine du matin fraîchement prélevée, est analysée selon la couleur, la vapeur, l’odeur, la mousse, les sédiments, et la pellicule de surface. C’est un outil diagnostique dont la codification précise remonte au Gyushi lui-même. Et sa pratique est d’une précision extraordinaire, complémentant ainsi le diagnostic pulsologique de façon efficace.
3 – L’anamnèse, interrogatoire et inspection (lta ba, dri ba)
L’amchi observe la langue, les yeux, le teint, les sclères, la forme du corps, les ongles, écoute la voix et interroge le patient sur ses habitudes de vie, son alimentation, son environnement, son état mental et émotionnel.
Les thérapies : de la diététique à la pharmacopée
Le traitement en Sowa Rigpa suit une hiérarchie thérapeutique explicitement formulée dans le Gyushi : on commence par les mesures les moins intrusives (cela peut, dans certains cas, être bien-sûr adapté au déséquilibre du patient, à son implication et sa disponibilité) :
- Diétothérapie (kha zas) : chaque aliment est classé selon ses effets sur les nyespa. C’est la première ligne de traitement.
- La modification du comportement (spyod lam) : rythmes de vie, exercices, gestion des émotions, adaptation saisonnière.
- Pharmacopée (sman) : formules composées à base de plantes, minéraux et substances animales (plusieurs milliers de substances répertoriées). Toute substance naturelle peut potentiellement être utilisée selon les méthodes de classification des saveurs et potentiels. Les formules sont rarement monocomposantes ; la plupart associent de 5 à 70 ingrédients (mais jusqu’à 150 pour les plus complexes) selon des logiques combinatoires précises et des procédés de traitement des substances extrèmement rigoureux.
- Thérapies externes (phyi dpyad) : moxibustion (me btsa’), acupuncture tibétaine, aiguille d’or, massages (ku nye), bains médicinaux (lums), cautérisations, saignées légères, ventousothérapie.
La pharmacopée tibétaine utilise des substances dont certaines font l’objet d’études phytochimiques actives _notamment les formules à base Terminalia chebula (arura), considérée comme la « reine des plantes médicinales ».
Institution et transmission
La transmission de Sowa Rigpa est historiquement assurée par les deux grandes lignées institutionnelles :
- le Men Tsee Khang (Institut tibétain de médecine et d’astrologie) de Dharamsala (anciennement Lhassa), fondé par le Dalaï-Lama en 1961 après l’exile des tibétains. Aujourd’hui principal centre de formation et de production pharmaceutique en diaspora, au côté toutefois de quelques autres écoles et monastères d’Inde, du Népal et du Bhoutan, entre autres.
- Le Chagpori, la plus ancienne école médicale tibétaines, fondée en 1696 à Lhassa par Desi Sangye Gyatdso, détruite en 1959 et reconstituée plus tard à Darjeeling.
D’autres centres de formation existent également en Mongolie, au Bhoutan, en Inde, au Népal ainsi qu’en Russie, et depuis quelques décennies, en Europe et en Amérique du Nord.
Recherches scientifiques contemporaines
Contrairement à une idée reçue, Sowa Rigpa n’est pas imperméable à l’investigation scientifique, bien qu’en effet, à paradigmes différents, les choses ne sont pas simples. Il n’est d’ailleurs d’autant intérêt d’étudier Sowa Rigpa sous son propre paradigme pour la science médicale contemporaine, puisque son intérêt est de pouvoir intégrer à son propre paradigme et ses propres normes les découvertes qu’elle ferait dans une médecine différente d’elle. Il est important de garder ça à l’esprit. Sur certains points pourtant, des études existent :
- Phytothérapie et pharmacologie : des études publiées dans Journal of Ethnopharmacology, Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine et Phytomedicine, ont analysées des formules tibétaines classiques comme l’AGAR 35, Padma 28 (laboratoire Padma _dont le groupe d’étude analyse les domaines d’application des formules tibétaines et a élaboré une liste d’indications qui correspondait aux directives du système pharmaceutique suisse et européen.), dont la composition s’inspire directement de la formule tibétaine traditionnelle, a fait l’objet d’essais cliniques sur les maladies vasculaires périphériques avec des résultats particulièrement encourageant et reconnu aujourd’hui en biomédecine, et faisant l’objet de prescriptions médicales en Suisse et ailleurs.
- Métaux lourds et purification : Les formules contenant des métaux _notamment le soufre de mercure purifié_ ont suscité inquiétudes toxicologiques. Des études menées par le Men Tsee Khang et par des équipes européennes, dont certaines conjointement au docteur Tenzin Choedrak (l’un des plus éminent médecins tibétain du XXe s. et ancien médecin du Dalaï Lama) montrent que les procédés de purification (sbyang btub) transforment effectivement la spéciation des métaux, modifiant leur biodisponibilité.
- Reconnaissance institutionnelle : en Inde, Sowa Rigpa est reconnue officiellement depuis plus d’une décennie comme système médical national, au même titre que l’Ayurveda, sous la loi AYUSH. L’OMS l’intègre par ailleurs dans son projet de stratégie mondial pour la médecine traditionnelle.
Je tiens à préciser les limites de la majorité de ses études dont les résultats prometteurs nécessitent encore de nombreux approfondissements et interprétations. Cet article n’a pour but que d’informer succinctement et de présenter la médecine tibétaine de façon globale, offrant quelques éléments de réflexion au public néophyte.
Un intérêt croissant
Faisant suite à l’article précédent, plusieurs facteurs expliquent le regain mondial pour la médecine tibétaine :
- Sa profonde cohérence systémique : contrairement à certaines pratiques traditionnelles fragmentaires, Sowa Rigpa dispose d’une théorie unifiée articulant étiologie, diagnostic et thérapie. Un pouvoir directement hérité de son lien intime avec la psychologie bouddhique des plus grandes universités traditionnelles telle que Nalanda.
- Son approche individualisée et contextuelle : deux patients de constitutions semblables présentant les mêmes symptômes peuvent recevoir des traitements différents selon leur rang bzhin (constitution Sowa Rigpa), leur âge, la saison, leur environnement naturel et familial.
- Son inscription culturelle et spirituelle : la guérison ne se dissocie pas d’une vision du sens, de l’éthique, et de la relation humaine _un aspect que la médecine contemporaine redécouvre peu à peu sous l’angle des soins intégratifs.
- Sa documentation historique exceptionnelle : les thangka médicaux constituent un patrimoine visuel et analytique sans équivalent dans les médecines traditionnelles du monde. C’est également une médecine dont les écrits son vastes, tant traditionnels que contemporains, écrits de maîtres issus des plus grandes écoles, comme commentaires d’éminents spécialistes plus contemporains.
En résumé
La médecine tibétaine est un système médical complet, structuré, documenté, et vivant. Elle n’est ni une médecine alternative au sens occidental du terme, ni une étrangeté ésotérique, mais bien une épistémologie médicale distincte, née d’une synthèse multiculturelle remarquable comme nous l’avons abordé, portée par une tradition de transmission rigoureuse depuis ses origines à ce jour. Parfois tendus, parfois féconds, les dialogues qui l’activent aujourd’hui avec la recherche biomédicale internationale en décrivent chaque année des bienfaits méconnus et prometteurs.
Pour aller plus loin, je vous invite à continuer à lire mes articles mais aussi à vous tourner vers des ouvrages et articles académiques de références tels que ceux écrits par Dr Yeshi Donden, Dr Tenzin Choedrak, Clifford T., Finckh E., le Men Tsee Khang, Nagarjuna, Dr Barry Clark, Dr Chenagtsang, Rechung Rinpoche, Amchi Tenjing Bista, Amchi Gyatso Bista, Amchi Arya Pasang Yonten, et d’autres.
Article rédigé dans une perspective d’ethnomédecine. Les informations présentées ne constituent pas un conseil médical. Toute démarche thérapeutique doit être conduite avec un praticien qualifié.
Crédit photo : Stan Tuladharsur / Unsplash
